Un manuel de beauté japonais du XIXe siècle côtoie instruments traditionnels et flacon occidental, symboles d'une métamorphose du visage.

Beauté japonaise au XIXe siècle : quand les manuels de beauté ont réinventé le visage des Japonaises

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La beauté japonaise au XIXe siècle : un basculement culturel

La beauté japonaise vit au XIXe siècle un basculement culturel d’une rapidité assez vertigineuse : en une cinquantaine d’années, des pratiques cosmétiques ancestrales – noircir ses dents, raser ses sourcils, se peindre le visage en blanc – reculent devant les codes venus d’Occident. Le point de départ tient en une date : 1853, l’année où des navires de guerre américains se présentent dans les ports japonais pour exiger la fin d’une politique d’isolement volontaire vieille de deux cents ans.

S’ensuit une période de guerre civile qui s’achève en 1868 avec l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement décidé à moderniser le pays à marche forcée. L’objectif est clair et presque défensif : ne pas subir le sort de l’Inde et de nombreux pays d’Asie passés sous contrôle colonial européen, ni celui de l’immense empire chinois, alors humilié par les puissances occidentales.

Ce qui frappe, c’est que la modernisation ne s’arrête pas aux chemins de fer et aux institutions. Elle descend jusqu’au visage des femmes, jusqu’aux dents, jusqu’aux sourcils. Rarement une politique publique aura été aussi intime… et rarement un canon de beauté aura changé aussi vite.

Les manuels de beauté japonais : une nouvelle littérature du visage

Les manuels de beauté japonais apparaissent à la fin du XIXe siècle : ce sont des recueils de conseils qui expliquent noir sur blanc aux Japonaises comment utiliser les nouveaux produits de beauté de style occidental. Deux d’entre eux résument bien ce mouvement, l’un daté de 1887, l’autre de 1908, tous deux conçus comme des guides pratiques de la toilette.

Cette littérature du visage arrive au moment précis où l’offre change de nature. En 1872, Arinobu Fukuhara, jusque-là pharmacien en chef de la marine japonaise, ouvre dans le quartier de Ginza à Tokyo la première pharmacie de style occidental du pays, à une époque où la médecine japonaise signifiait encore la pharmacopée chinoise traditionnelle. Il y lance un dentifrice en 1888, puis des huiles capillaires destinées à tenir les chignons à l’occidentale.

Le rôle du manuel est donc très concret : il accompagne des gestes inédits. Se brosser les dents, appliquer une lotion, discipliner ses cheveux en chignon plutôt qu’en coiffure traditionnelle, choisir une poudre. Là où les recettes de beauté se transmettaient de mère en fille, comme des recettes de cuisine, le livre imprimé devient le nouveau relais du savoir-faire.

« Western Code of Etiquette » (1887) : le premier pas vers l’Occident

Le manuel « Western Code of Etiquette », publié en 1887, est l’un des premiers ouvrages japonais de conseils de beauté à enseigner aux femmes l’usage des produits de toilette de style occidental. Son titre dit tout : il s’agit d’un code des bonnes manières importées, où la façon de se tenir et la façon de se soigner le visage relèvent du même apprentissage.

Nous sommes alors dix-neuf ans après le changement de gouvernement de 1868, et l’occidentalisation de l’apparence est déjà un projet officiel. Se présenter « comme il faut » suppose désormais de connaître des produits qui n’existaient pas dans la toilette traditionnelle japonaise : savons, poudres, crèmes, dentifrices.

Ce détail compte : jusque-là, le savon avait bien été introduit au Japon par des marchands européens au XVIe siècle, mais il servait surtout à des usages médicinaux. Pour se nettoyer, on utilisait un mélange de son de riz, de pierre ponce et de luffa, et se laver les mains ou les cheveux restait peu courant. Un manuel comme celui de 1887 arrive donc sur un terrain où presque tout est à réapprendre.

« Beauty Culture and Toilet Dainties » (1908) : la beauté érigée en science

Publié en 1908, « Beauty Culture and Toilet Dainties » appartient à la même famille de manuels de conseils : il instruit les Japonaises dans l’usage des nouveaux produits de beauté occidentaux, mais dans une version plus aboutie, plus « scientifique », deux décennies après les premiers guides. Le mot « culture » du titre est révélateur : la beauté y devient une discipline qui s’apprend et s’entretient, pas un simple ornement.

À cette date, les Japonaises disposent d’ailleurs d’un produit emblématique : Eudermine, une lotion de soin coûteuse lancée en 1897, dont la formule vient d’un scientifique japonais ayant étudié en Allemagne. Elle est vendue dans un flacon de verre rouge saisissant, noué d’un ruban rouge autour du col – un objet pensé pour séduire autant que pour soigner, et qui se vend encore aujourd’hui.

Nota Bene : le mot « toilet » de ce titre ancien renvoie à la toilette, c’est-à-dire à l’ensemble des soins du corps et du visage, et non aux sanitaires. Quant au nom Eudermine, il est forgé sur le grec classique à partir des termes signifiant « bon » et « peau » – une manière très parlante de revendiquer la caution de la science et du prestige étranger.

L’État japonais en croisade contre les traditions ancestrales

Pourquoi le Japon a-t-il adopté les standards occidentaux ? Parce que le gouvernement arrivé au pouvoir en 1868 en a fait une politique délibérée : sa vision de la modernisation incluait explicitement l’occidentalisation, au moins partielle, de l’apparence d’une société dont les pratiques cosmétiques reposaient sur le noircissement des dents, le rasage des sourcils et, chez les élites, le maquillage blanc porté par les hommes comme par les femmes.

La campagne est menée avec un souci très précis : instaurer une distinction des genres à l’occidentale. Le blanchiment du visage masculin est interdit, tandis que le visage poudré de blanc est au contraire encouragé chez les femmes, comme un moyen de conserver une part des valeurs traditionnelles. Autrement dit, on ne supprime pas le fard blanc, on le réserve à un seul sexe.

Pour donner l’exemple, le « visage » de l’empereur lui-même est occidentalisé afin d’entraîner le mouvement. Et la méthode fonctionne : à l’horizon 1914, le gouvernement est parvenu à faire disparaître presque entièrement le rasage des sourcils et le noircissement des dents chez les femmes, du moins dans les villes.

Adieu aux dents noircies : la fin d’un rituel ancestral

Le noircissement des dents, l’ohaguro, figurait parmi les pratiques cosmétiques les mieux établies du Japon avant l’ère de la modernisation. C’est précisément l’une des deux traditions que l’État japonais s’est employé à éliminer, avec un succès quasi total dans les zones urbaines à la veille de 1914.

Le glissement est d’autant plus net que l’hygiène dentaire à l’occidentale s’installe au même moment. Le dentifrice lancé en 1888 par la pharmacie de Ginza est suivi en 1896 de la Lion Toothpowder, une poudre dentifrice dont l’emblème, le lion, avait été choisi pour ses crocs puissants, à une époque où les animaux vigoureux servaient volontiers de motif à cette catégorie de produits.

La promotion de ces produits est spectaculaire et très concrète : fanfares dans les rues pour attirer la foule, distribution d’échantillons accompagnés de notices explicatives, conférences de sensibilisation à la santé dentaire, visites dans les écoles et campagnes pour des « journées du brossage ». En 1909 apparaît une première brosse à dents, en 1911 un dentifrice en tube, et en 1913 un dentifrice conçu spécialement pour les enfants.

De la dent laquée de noir au sourire blanc : en une génération, le signe de beauté a littéralement changé de couleur.

Le sourcil naturel triomphe du rasage traditionnel

Les sourcils rasés faisaient partie, avec les dents noircies, du répertoire de beauté des femmes japonaises avant la modernisation. Cette tradition du rasage a elle aussi été visée par la campagne gouvernementale, au point d’avoir pratiquement disparu dans les villes japonaises aux alentours de 1914.

Ce n’est pas seulement un geste qu’on abandonne, c’est un idéal qu’on retourne. Le sourcil mince, dessiné ou effacé, cède la place au sourcil épais, plus fourni, plus « naturel » au sens où l’Occident l’entendait alors. Le visage japonais idéal passe ainsi, en un demi-siècle, du sourcil fin au sourcil marqué.

Le contraste avec le reste de l’Asie est parlant : un article américain de 1851 consacré aux canons de beauté féminine notait qu’en Chine, les jeunes filles s’épilaient continuellement les sourcils pour les obtenir fins et allongés. Le Japon, lui, prend la direction inverse – et il la prend vite, sous l’impulsion d’une politique d’État.

Un miroir ancien et des instruments de sourcils illustrent le passage du rasage traditionnel au sourcil naturel dans le Japon du XIXe siècle.
Un miroir ancien et des instruments de sourcils illustrent le passage du rasage traditionnel au sourcil naturel dans le Japon du XIXe siècle.

Du visage étroit au visage rond : la métamorphose des canons

Le visage japonais idéal a changé du tout au tout entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe : d’un visage long, aux yeux étroits et aux sourcils fins, on passe à un visage rond, aux yeux plus ronds et aux sourcils épais. La bascule s’étale sur environ cinquante ans, ce qui est extrêmement bref à l’échelle d’un canon esthétique.

Tout se tient : les dents ne sont plus noircies, les sourcils ne sont plus rasés, la chevelure se relève en chignon à l’occidentale grâce à des huiles capillaires créées pour cela, et le fard blanc reste, mais réservé aux femmes. Le visage devient une composition entièrement nouvelle, faite de gestes importés et de résidus de tradition.

Une précision utile pour comprendre l’époque : cette attention inédite portée au visage n’est pas propre au Japon. Partout, l’éclairage au gaz puis à l’électricité, l’amélioration de la qualité des miroirs et la diffusion de la photographie commerciale à la fin du XIXe siècle permettent pour la première fois d’étudier, de conserver et de faire circuler sa propre image. Chacun peut désormais se demander, très concrètement, « de quoi ai-je l’air ? ».

Beauté occidentale ou beauté japonaise : qui a gagné ?

Au XIXe siècle, la beauté occidentale l’emporte largement sur la beauté japonaise dans la bataille des normes : les visages blancs, les peaux claires et les cheveux blonds deviennent les références diffusées à l’échelle du monde, et la perception du visage japonais idéal s’en trouve modifiée. Mais parler de victoire totale serait inexact, car ce sont des entrepreneurs japonais qui ont vendu ces nouveaux codes à leurs compatriotes.

La pharmacie de Ginza n’a pas cherché, à cette époque, à vendre hors du Japon. D’autres ont été plus ambitieux : Club Cosmetics, fabricant d’un savon à succès puis, à partir de 1911, d’une crème hydratante « à l’anglaise », exporte dès cette année-là vers la Chine sous la marque Two Gorgeous Girls. L’occidentalisation a donc aussi servi de tremplin à une industrie locale.

Et le goût japonais n’a jamais été absorbé. Aujourd’hui encore, la zone Asie-Pacifique ne représente que 6 % du marché mondial du parfum mais 40 % du marché du soin, et le Japon figure parmi les pays où les dépenses de beauté par habitant dépassent 230 dollars par an. La métamorphose du visage n’a pas effacé une manière très locale de se soigner.

Existe-t-il un standard universel de beauté ? L’avis de Darwin

Existe-t-il un standard universel de beauté ? Charles Darwin répondait non, sans détour : dans « La Filiation de l’homme », publié en 1871, il consacre une section à la beauté et affirme qu’il n’existe certainement pas, dans l’esprit humain, de critère universel du beau appliqué au corps. Une position d’observateur, fondée sur la comparaison des sociétés.

L’ironie de l’histoire, c’est qu’une quarantaine d’années plus tard, la réalité commerciale semblait lui donner tort. Vers 1914, un idéal occidental unique – peau claire, visage blanc, cheveux blonds – avait été diffusé à travers la planète par la publicité et les marques. Darwin avait étudié la biologie, pas le marketing.

Le débat n’est d’ailleurs pas clos. Certains travaux suggèrent que des proportions géométriques du visage sont jugées séduisantes dans toutes les cultures, et que des signes comme une peau nette ou des cheveux brillants sont perçus comme des indices de vitalité. D’autres rappellent l’immense variabilité historique des idéaux, y compris en matière de corpulence ou de pilosité. Entre les deux, la vérité reste discutée, discipline par discipline.

Un tour du monde des canons de beauté au XIXe siècle

Les pratiques de beauté au XIXe siècle variaient énormément d’un pays à l’autre, et les contemporains s’en amusaient déjà. Un article paru en 1851 dans une grande revue scientifique américaine, intitulé « Faits pour les curieux – la beauté féminine », dressait un inventaire savoureux : les femmes d’Arabie teignaient leurs doigts et leurs orteils en rouge, leurs sourcils en noir et leurs lèvres en bleu, les Japonaises doraient leurs dents, celles des Indes les peignaient en rouge.

La liste continuait : les femmes hindoues, pour se faire particulièrement belles, s’enduisaient d’un mélange de safran, de curcuma et de corps gras. Les Persans détestaient les cheveux roux quand les Turcs les adoraient. En Chine, on appréciait les petits yeux ronds et les sourcils épilés fins et allongés.

L’Occident, lui, n’échappait pas à ses propres interdits. Une peau pâle et nette, des joues rosies et un air naturel constituaient la norme de la beauté féminine, tandis que le maquillage de couleur restait associé aux actrices, quand ce n’était pas pire, et que se teindre les cheveux passait pour inconvenant chez une femme respectable. En Suède, la condamnation morale des fards était si forte qu’avant 1914 presque aucune femme n’en utilisait, malgré un rouge à joues lancé dès 1911 et vanté comme un produit sûr.

Que retenir de ce tour du monde ? Qu’un canon de beauté n’est jamais qu’un accord momentané entre une époque, une politique et un commerce. Le Japon du XIXe siècle en offre la démonstration la plus nette : dents, sourcils, forme du visage, tout a changé en cinquante ans. La prochaine fois qu’une tendance vous est présentée comme une évidence, souvenez-vous des dents noircies… et choisissez en connaissance de cause.

Carte illustrée comparant les canons de beauté du XIXe siècle à travers le monde, d'Arabie au Japon en passant par l'Occident.
Carte illustrée comparant les canons de beauté du XIXe siècle à travers le monde, d’Arabie au Japon en passant par l’Occident.

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