Une jeune Picarde pauvre à la conquête de Paris
Rose Bertin naît le 2 juillet 1747 à Abbeville, dans une famille qui compte ses sous. Son père est archer de la maréchaussée, il a épousé sur le tard une jeune veuve de vingt ans sa cadette, et quatre enfants survivent, un garçon et trois filles. Quand il meurt, le 24 janvier 1754, Rose a sept ans. Autant dire qu’il faudra travailler tôt.
Sa mère la place donc comme apprentie chez la demoiselle Barbier, marchande de modes de la ville. L’école est excellente : on y imagine des robes, on y vend fichus, mitaines, gants, manchons et éventails. Rose, simple grisette, y apprend les gestes du métier un par un, les ourlets et les surpiqûres, les bonnets, les volants et les bouillons. Elle tuyaute les valenciennes, brode des transparences de gaze, transforme les parures, choisit les étoffes, les coupes et les couleurs. Elle devient même très experte à friser et coiffer les dames.
À vingt ans, elle a du savoir-faire et un sens du commerce déjà aiguisé. Sa patronne, qui veut se fixer à Paris, l’encourage à en faire autant. Nous la retrouvons au printemps 1762 dans une petite boutique du quai de Gesvres, près de la place de Grève, face à l’île de la Cité, un quartier traditionnel des modistes.
Mauvais calcul, elle s’en aperçoit vite. Le coin n’attire plus que des provinciales, de vieilles plaideuses du Palais voisin et des bourgeoises économes chaperonnant leurs filles à marier, une clientèle qui ne tolère que des modes « avouées par la pudeur ». Or Rose veut faire de l’étourdissant, du jamais vu, de quoi ravir les actrices et les femmes entretenues qui ne regardent pas à la dépense. Elle plie boutique et entre au service de Mlle Pagelle, à l’enseigne du « Trait Galant », au 234 de la rue Saint-Honoré : une maison réputée, où elle se frotte enfin à la clientèle huppée dont elle rêve.
Le Grand Mogol : la naissance d’une enseigne
Chez Pagelle, Rose se fait remarquer. Ce qui l’amuse le plus, ce sont les parures de tête, où elle dispose gazes, rubans et fleurs fraîches, et elle utilise la mousseline comme personne. Une vieille cliente illustre, la princesse de Conti, s’attache à cette apprentie vive d’esprit. La légende raconte qu’un jour, livrant des toilettes dans l’obscurité d’un salon du palais, Rose prend la grande dame pour une femme de chambre et lui parle avec une familiarité malicieuse. Vraie ou fausse, l’anecdote lui va si bien qu’on la répète : la princesse, amusée, lui accorde sa protection et lui commande un trousseau pour la fille du duc de Penthièvre.
Cette jeune princesse, devenue duchesse de Chartres après son mariage, devient l’une de ses plus grosses clientes. Et c’est là qu’intervient un épisode digne de Marivaux. Le duc de Chartres, séduit par cette jeune femme aux formes opulentes et au petit air de hardiesse, la poursuit d’assiduités pressantes. Rose refuse fermement, peu désireuse de perdre sa meilleure cliente. Un valet la prévient en confidence que Monseigneur projette carrément de la faire enlever et séquestrer dans une petite maison de Neuilly.
Un matin, alors qu’elle montre des échantillons à la comtesse d’Usson, un valet annonce le duc. Rose prend la fuite, puis raconte tout à la comtesse, qui court le répéter à la duchesse de Chartres. À partir de ce jour, la duchesse ne jure plus que par sa jeune couturière et finance, avec sa belle-sœur la princesse de Lamballe, l’ouverture de sa boutique.
En 1773, rue Saint-Honoré, face à l’église, s’allume donc l’enseigne du « Grand Mogol ». Rose y installe une débauche de miroirs et de lumières sous des plafonds clairs à moulures dorées, et elle ne laisse rien au hasard : la couleur verte de ses cartons, la livrée de son portier, tout est pensé. De recommandation en recommandation, les commandes affluent.
Couturière et modiste : un métier tout neuf
Rose Bertin arrive au bon moment, et ce n’est pas un hasard. En 1765, le métier de marchand de modes est pour la première fois défini et situé socialement dans l’Encyclopédie de Diderot. Issue de la corporation des merciers, la marchande de modes n’est enchaînée par aucune des ordonnances qui paralysent les tailleurs, simples artisans. Son travail ne connaît d’autre règle que l’inspiration.
Concrètement, que fait-elle ? Elle garnit les robes livrées par la couturière, orchestre coiffures, bonnets, fichus et mantilles, joue des ruches, des dentelles et des falbalas. La formule d’un échotier de l’époque résume tout : les couturières qui taillent et cousent, les tailleurs qui font les corps et les corsets sont « les maçons de l’édifice », mais la marchande de modes, en créant les accessoires et en donnant le pli heureux, est « l’architecte et le décorateur par excellence ». Chez elle, on trouve des « ouvrages faits » : grands bonnets, demi-négligés, baigneuses, toques et chapeaux en fleurs et en plumes, mantelets, pelisses, calèches, cols et cravates, nœuds d’épées, souliers, bas… plus la mercerie, dentelles noires, satins à mouches, taffetas à la bonne femme, gazes de couleurs, velours pour colliers, fleurs de tête.
Le champ des variations est vertigineux : on compte alors deux cents modèles de bonnets à la mode et jusqu’à cent cinquante espèces de garnitures, en gaze, en dentelle ou en fourrure. Les prix suivent : un bonnet « à la sultane » vaut 14 livres, mais la garniture d’une robe « à la musulmane » monte à 136 livres. La coupe, elle, bouge peu au fil des années. C’est la garniture qui se transforme à un rythme endiablé, et c’est la marchande de modes qui règle ce tempo à sa fantaisie.
Nota Bene : « marchande de modes » ne veut pas dire vendeuse. Sous l’Ancien Régime, c’est à la fois la modiste, un peu la couturière d’aujourd’hui, et quelque chose de plus, une créatrice d’ambiance qui donne au vêtement son accent et son esprit. Pour diffuser tout cela, une nouveauté apparaît : le premier journal de modes, un bimensuel, le Cabinet des Modes, avec ses gravures en couleurs et ses huit pages de texte, rebaptisé ensuite Magasin des Modes nouvelles françaises et anglaises, avec un correspondant à Londres. C’est Vogue avant l’heure. Et des poupées de mode voyagent dans toute l’Europe pour donner aux étrangères l’envie de s’habiller à la française.
1774, la rencontre décisive à Versailles
Le 10 mai 1774, Louis XV meurt et la dauphine devient reine. Problème : l’ambassadeur d’Autriche vient d’écrire à Marie-Thérèse que sa fille néglige sa toilette. La réponse de l’impératrice est sans appel : « C’est à vous à donner à Versailles le ton. » Marie-Antoinette doit devenir le point de mire de la cour.
La gageure est de taille pour une jeune femme qui apparaît souvent échevelée et sans corps à baleines. Les corsets sont à ses yeux des instruments de torture : ils rigidifient de la hanche à l’épaule, oppriment la poitrine, font la taille fine mais emprisonnent le moindre mouvement. Ajoutez le rituel du lever, où chaque geste est devenu une charge officielle que les princesses se disputent, l’album d’échantillons que l’on présente à la reine et dans lequel elle désigne, de la pointe d’une longue épingle, les vêtements du jour… On comprend son envie de s’échapper.
Rose Bertin, elle, s’est déjà fait un nom dans le cercle très fermé des paruriers des grands. N’a-t-elle pas inventé le « quèsaco », ce panache de plumes que l’on porte derrière la tête ? La reine décide de la rencontrer au début de l’été 1774, date que confirme Mme Campan, sa première femme de chambre. C’est la duchesse de Chartres qui fait l’introduction.
Éblouie, Rose pénètre dans le cabinet blanc et or, orné de sphinx et d’amours, de glaces drapées de soie, avec la harpe et le piano, la cheminée de marbre rouge, les chinoiseries et les fleurs fraîches. Un décor où bien des grands seigneurs donneraient cher pour être reçus. Marie-Antoinette est là, pimpante, et passe ses premières commandes : vingt mille livres de fournitures. Les dames de la cour l’imitent aussitôt.
De marchande à « Mademoiselle Bertin »
À partir de ce jour, Rose Bertin est la parurière attitrée de la reine, et à la ville on ne s’adresse plus à elle qu’avec un respectueux « Mademoiselle Bertin ». Elle doit même louer un appartement à Versailles pour être plus vite auprès de Sa Majesté. Désormais, tout ce qui est à la mode en France, des chaussures à la coiffure, s’appelle « à la reine ».
Le rythme de travail est réglé comme une horloge, et pourtant débordant : deux rendez-vous hebdomadaires à heure fixe, plus tous les rendez-vous exceptionnels liés au calendrier des fêtes, plus les convocations pour retouches de dernière minute. Rose aime dire, en sortant de chez la reine : « Je viens de travailler avec Sa Majesté », et parler de ses « entrevues ». La souveraine la traite avec une familiarité rare, sa porte lui est ouverte à toute heure. Chaque mois, on présente à Versailles les modèles et échantillons de linon, gaze, toile des Indes ou point d’Angleterre.
Les chiffres de la garde-robe donnent le vertige : pour l’hiver, la reine dispose d’ordinaire de douze grands habits, douze petites robes dites de fantaisie et douze robes sophistiquées pour le jeu ou les soupers des petits appartements. Trois vastes pièces entourées d’armoires à coulisses et à portemanteaux, de larges tables pour étendre et replier, un personnel qui nettoie et vérifie si bien que les robes réformées ont l’éclat du neuf. Tout respire la tradition, jusqu’aux couleurs : l’or ne doit briller qu’au milieu des glaces, l’argent se porte pendant la canicule.
Cette faveur monte un peu à la tête de Rose. Elle règne sur un vrai magasin de luxe, avec antichambre, grand salon garni de miroirs et ateliers à l’étage où travaillent jusqu’à une trentaine de petites mains. Elle fait patienter les duchesses quand elle n’a pas fini son chocolat, se renseigne sur la fortune des clientes avant de les accepter et confie les moins riches à ses assistantes. La baronne d’Oberkirch note ce « singulier mélange de hauteur et de bassesse, qui frisait l’impertinence ». Et à une provinciale qui réclame les nouveaux bonnets, elle répond tranquillement : « Cela n’est pas possible ! Dans mon dernier travail avec la reine, nous avons arrêté que les bonnets les plus modernes ne paraîtront pas avant huit jours. »
La révolution des étoffes : adieu les paniers
Que portait-on avant elle ? Un panier et un corps à baleines, ces deux pièces qui structurent la robe « à la française ». Le corps à baleines est le plus cruel, il emprisonne la femme dans un moule étroit. Les amples robes à panier, elles, font jusqu’à quatre ou cinq mètres de tour, vaste superficie que l’on agrémente de drapés, nœuds, coques, bouquets, bouillons de gaze, falbalas et rangs de perles. On dénombre quelque deux cent cinquante façons de garnir une robe, désignées par des noms comme « doux sourire », « désir marqué » ou « plaintes indiscrètes ».
Après une première période d’extravagances, Rose oriente la reine vers l’aisance. Marie-Antoinette veut marcher dans les jardins et respirer : vers 1775 arrive la « robe à la polonaise », puis la « robe à la circassienne », pratique pour danser puisqu’elle ne comporte pas de traîne à relever. Suivent la musulmane, la sultane, la Pékin, la turque, la grecque, autant de coups portés à la robe à la française.
Dans le détail, voici ce qui change. La polonaise est très ouverte, sa jupe assez courte et relevée de façon à former deux pans sur les côtés et un par-derrière, ses manches s’arrêtent au-dessus du coude, et un coqueluchon s’adapte parfois au corsage. L’anglaise est une sorte de redingote que l’on porte surtout en promenade. On abandonne les fichus pour des palatines de duvet de cygne appelées « chats ».
À partir de 1782, la reine joue à la laitière et à la bergère dans son hameau de Trianon, mais c’est une villageoise en soie : il lui faut donc des toilettes et des chapeaux en conséquence. Le blanc devient sa couleur préférée, la toile, le linon, la percale et le calicot, blancs ou rayés de teintes tendres, supplantent les autres tissus. La grande réussite de cette veine, ce sont les gaules, ces robes en mousseline ou en coton simplement retenues à la taille par un ruban, portées avec un chapeau de paille. Contrairement à la plupart des inventions de la maison, elles durent plusieurs saisons.

L’art des accessoires : la tête comme théâtre
C’est sur les têtes que Rose Bertin déploie le plus d’imagination. Le « quèsaco » tient en trois panaches de plumes plantés à l’arrière du chignon, les cheveux étant arrangés en une combinaison savante. Vient ensuite le « pouf aux sentiments » : une armature de gaze posée sur la tête, dissimulée par des mèches de chevelure, sur laquelle on fixe fleurs, oiseaux, fruits et petits objets.
Ce pouf est un langage. Des papillons volent autour des têtes des femmes légères, des essaims d’amours dans les cheveux des demoiselles tendres provoquent les galants, sarcophages et urnes cinéraires trahissent la mélancolie des amoureuses déçues. Virtuose du fer à friser, Rose saupoudre ses édifices de cupidons dorés, de fleurs d’oranger, de cerises au printemps. La coiffure à l’Iphigénie sème des fleurs noires en couronne, surmontées d’un croissant de Diane finissant par un voile. La duchesse de Chartres s’en fait faire une où l’on admire, en réduction, une femme tenant un nourrisson, un perroquet et un négrillon. Une autre contient des flacons remplis d’eau où trempent des fleurs fraîches.
Tout devient prétexte à nouveauté : les victoires maritimes de 1778 et 1779 donnent les coiffures « à la Boston », « à la Philadelphie », « à la Grenade », « au glorieux d’Estaing », « à la Belle-Poule ». Les expériences aérostatiques de 1783 lancent le « ballon à la Montgolfier », le succès du Mariage de Figaro les modes « à la Chérubin », « à la Suzanne », « à la Basile ». En 1782, Rose crée le chapeau « à la Marlborough » simplement parce qu’elle a entendu la reine fredonner la chanson. L’hiver rigoureux de 1784 lui inspire des coiffures plus sobres et le « bonnet en sœur grise ».
La plus élégante reste la coiffure dite « à la reine », qui n’atteint pas les dimensions outrées des autres : un panache en plumes d’autruche, une aigrette de diamants placée sur le côté gauche, un ruban de satin cerise dans les cheveux, agrémenté d’un jeu de perles qui retombe en girandole sur le front. Les couleurs racontent la même actualité. La nuance « puce », née d’une exclamation du roi devant un taffetas marron, fait fureur du jour au lendemain, et l’on distingue bientôt la vieille et la jeune puce, le ventre, le dos, la tête ou la cuisse de puce. Un gris cendré comparé aux cheveux de la reine la détrône aussitôt, et l’on dépêche des valets de Versailles à Paris pour trouver velours et draps de cette teinte.
« La Bertin », premier nom-label de la mode
Ce qui distingue Rose Bertin de ses concurrents, ce n’est pas seulement le goût, c’est l’organisation. Elle travaille au diapason de centaines de fabricants et fournisseurs : elle achète la matière première chez les marchands d’étoffes, sous-traite la façon aux découpeuses, couturières et tailleurs, fait décorer par des brodeurs et brodeuses, passe les chapeaux entre les mains de chapeliers et de marchands bonnetiers, met à contribution merciers et lingers. Puis elle agrémente le tout d’accessoires commandés aux plumassiers, fleuristes, rubaniers, fourreurs, bijoutiers et marchands de perles.
Elle court-circuite les filières habituelles et bouscule les règlements de la Communauté des marchandes de modes. Avant elle, les chapeliers détenaient le monopole des feutres : elle fait sauter les codes. Elle transgresse aussi les modèles de vie de son temps en refusant de se marier, célibataire revendiquée, préférant consacrer son existence à son métier et aux siens, avec des allures de matriarche. Elle s’offre une maison d’agrément à Épinay, rachetée au marquis de Fraigne, qu’elle utilise comme accélérateur d’ascension sociale, tissant un réseau utile et venant s’y reposer d’une activité harassante.
Elle soigne aussi sa publicité, ce qui est neuf. Un jour, elle expose deux cent quatre-vingts robes destinées à Madrid et Lisbonne pour le mariage des deux enfants de la reine du Portugal : tout Versailles se bouscule pour admirer les tenues. Les carrosses armoriés font la queue devant sa maison, elle reçoit, monte en carrosse, mène grand train. Le poète Jacques Delille la célèbre comme une déesse, écrivant que sous son goût industrieux « l’étoffe obéissante en cent formes se joue ».
Revers de la médaille, elle ne supporte aucune concurrence. Quand sa première ouvrière, Mlle Picot, la quitte pour ouvrir sa propre boutique, elle lui crache au visage dans la Galerie des Glaces, à quelques pas de l’appartement de la reine. Procès, amende, appel, seconde condamnation, et une année entière de bavardages dans les salons. Elle nie tout dans un mémorandum publié en brochure : « Moi, commettre une indécence aussi basse ! et chez le roi, près de l’appartement de la reine ! » Beaulard, Mlle de Saint-Quentin, Lomprey, Philodore, Monthiers étaient déjà des célébrités quand elle a débuté : elle est la première à devenir une star.
Réclamée dans toutes les cours d’Europe
La faveur royale fait le reste. Ses commis établissent des factures au nom des princesses de Guémené ou de Luxembourg, des duchesses de Choiseul ou de Montesquiou-Fezensac, des Castellane, Rohan, Clermont-Tonnerre. Puis la renommée franchit les frontières : la tsarine, les reines d’Espagne et de Suède passent commande, suivies de princesses russes, de ladies anglaises et de grandes dames de toute l’Europe.
Il faut mesurer l’ampleur du travail. Le monde élégant exige une toilette de circonstance pour chaque moment : toilette du matin, costume pour se rendre à l’église, habit de cour, costume de chasse, robe de deuil, le tout accordé aux étoffes et aux couleurs de saison. À quoi s’ajoutent négligés d’intérieur, coiffures, toques, bonnets, chapeaux, mantelets, cols, pantoufles, rubans, mouchoirs, fichus, manchons, gants et dominos de bal.
Sa clientèle dépasse largement l’aristocratie. Elle habille le chevalier d’Éon, dont les tenues travesties intriguent les chancelleries, fournit des peintres célèbres, des femmes de lettres comme Mme d’Épinay ou Mme de Genlis, des maîtresses de salon comme Mme Necker, dont elle habille la fille, la future Mme de Staël, pour sa présentation à la reine. Elle travaille aussi pour le fleuron du théâtre, de l’Opéra et de la Comédie-Française.
Mais sa réputation de première marchande de modes du royaume, c’est sur la famille royale qu’elle la bâtit : la reine, mais aussi ses belles-sœurs, la comtesse de Provence, la comtesse d’Artois, Madame Élisabeth. Tout ce qui compte dans la France de Louis XVI, par la naissance, la richesse ou la notoriété, se doit d’avoir recours à ses talents. Et elle joue volontiers les éminences grises : sachant la valeur de son crédit auprès de la reine, on lui demande parfois de transmettre un message à Sa Majesté, mission dont elle se charge avec un plaisir non dissimulé.

Vigée-Lebrun : la mode sauvée par la peinture
Les ouvrages qui sortent de ses ateliers sont, par nature, éphémères. À peine portés, une invention nouvelle les démode, et ils auraient sombré dans l’oubli si la peinture n’en avait conservé quelques-uns. La Bruyère l’avait écrit avant l’heure : une mode n’a pas détruit une autre mode qu’elle est déjà abolie par une nouvelle.
En 1787, Mme Vigée-Lebrun peint ainsi la reine coiffée d’un pouf en velours rouge sorti des mains de Rose Bertin, garni de fourrure, avec une écharpe de gaze bordée de dentelle et un piquet de plumes blanches. L’année suivante, la même artiste immortalise un corsage bleu et un pouf de velours de la même couleur, cette fois dépourvu de fourrure : le temps des plumages et des ramages s’achève, et cela se voit sur la toile.
D’autres témoignages font le même office. La baronne d’Oberkirch décrit la reine costumée en Gabrielle d’Estrées au bal du 8 juin 1782 : chapeau noir à plumes blanches, masse de plumes de héron rattachées par quatre diamants, devant de corps tout en diamants, ceinture de diamants sur une robe de gaze d’argent semée de paillettes, avec des bouillons en or. En 1790, la comtesse de Boigne la voit « en Pierrot de linon blanc, brodé en branches de lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille » dont les larges rubans lilas se rattachaient par un gros nœud.
Les livres de comptes de la maison Bertin sont d’ailleurs eux-mêmes de petits poèmes : mantelets en duvet de cygne, nœuds en taffetas, bouillonnés de tulle, dentelles fines, broderies de perles et de pierres de couleurs, branches et pétales de roses en mousseline. Ils rappellent que cette femme travaillait aussi bien la matière que l’effet, cherchant sans cesse l’alliance inédite d’une étoffe, d’une forme et d’un drapé.
Mme Eloffe, l’autre couturière : le contraste
Rose Bertin n’a jamais eu le monopole absolu de la garde-robe royale, et le comparatif est instructif. Marie-Antoinette fait appel à Mme Eloffe, couturière de son état, pour la fourniture d’étoffes, de lingeries et de rubans. Surtout, cette dernière se livre à une activité à laquelle il est impensable que la vaniteuse Bertin se soumette : elle raccommode. Chemises, jupons, manteaux, et elle travaille avec un cordonnier pour réparer les innombrables paires de chaussures de la reine.
Deux métiers, deux mondes. L’une invente le décor et le fait payer très cher, l’autre entretient, répare, mesure. C’est d’ailleurs par Mme Eloffe que l’on sait que Marie-Antoinette avait alors 58 centimètres de tour de taille et 109 de tour de poitrine, détail précieux qu’aucune facture de parure n’aurait livré.
Le même contraste se joue avec la dame d’atour. Après la naissance du dauphin, Geneviève d’Ossun, nièce de Choiseul, prône un certain sens de l’économie et veut freiner les pratiques « insensées » de Rose Bertin, qui « porte à une somme totale sans aucun détail des prix des fournitures », comme pour ce dernier habit du jour de l’An facturé d’un seul mot 6 000 livres. « Une somme aussi forte aurait bien mérité quelque détail », note-t-elle, acide.
Entre Geneviève la regardante et Rose la prodigue, c’est la guerre, et la reine feint de s’en amuser. Les chiffres tranchent : en 1785, Marie-Antoinette laisse 87 000 livres chez sa marchande de modes, sans compter 43 150 livres de fournitures de dentelles. Il faudra que M. de Calonne avance 900 000 livres pour couvrir ses dettes. La leçon est cruelle : la marchande de modes vivait de créances aristocratiques, et la banqueroute de la noblesse allait emporter les marchands avec leurs clientes.
De Rose Bertin à Charles Worth : les prémices de la haute couture
Dès 1787, le vent tourne. Le bruit court qu’elle a déposé son bilan, on annonce une banqueroute spectaculaire de deux millions, et Versailles se venge de ses dédains par des railleries. Elle s’en sort, mais l’alerte est rude : elle ne peut réduire son train de maison, ses clientes accablent sa boutique de commandes qui absorbent son fonds de roulement et paient mal, en retard, parfois jamais. Le 23 février 1788, prudente, elle investit dans l’immobilier et achète deux immeubles près du Palais-Royal avant d’emménager rue de Richelieu.
La prise de la Bastille achève l’ancien monde vestimentaire. Finis les poufs et les bonnets « au lever de la reine » : on porte des « bonnets à la Bastille » décorés de la cocarde nationale, des « bonnets à la citoyenne » en gaze blanche d’une simplicité antique, la toile de Jouy triomphe des soieries non plus par caprice royal mais par volonté populaire. Rose n’a plus de clientèle à Paris. En juillet 1792, munie d’un passeport, sa berline part pour l’Allemagne avec quatre ouvrières et des caisses de parures : Coblence, Bruxelles, puis Londres, où elle ouvre un atelier et retrouve des dames de qualité qui ne renoncent à rien.
Quand la Terreur menace, elle a ce geste qui la rachète de bien des arrogances : sachant que réclamer les sommes dues par Marie-Antoinette serait la compromettre devant Fouquier-Tinville, elle fait brûler ses registres de commerce pour anéantir les preuves de la dette. Le 16 octobre 1793, la charrette de la reine passe devant son ancienne maison, où elle n’aperçoit plus que des visages étrangers aux fenêtres. Rayée de la liste des émigrés en janvier 1795, Rose rentre en France et se réinstalle rue de Richelieu, mais le charme est rompu, une nouvelle génération a pris la place, et Louis Hippolyte Leroy devient le couturier officiel de la cour de Napoléon. L’avènement de l’Empire, en décembre 1804, marque l’arrêt de ses activités. Elle se retire à Épinay et meurt le 22 septembre 1813.
Retenons l’essentiel : en sapant les bases de l’Ancien Régime vestimentaire, en remplaçant les robes à panier par une mode légère, fluide et confortable, en faisant des accessoires un terrain d’invention illimité, Rose Bertin a inventé une nouvelle garde-robe et, avec elle, un métier. Elle fut la première dont le nom valait un label, la première à mettre en scène ses collections, à orchestrer un réseau de fournisseurs, à choisir ses clientes. Elle a montré le chemin qu’emprunteront Leroy puis Charles Worth, fondateur de la haute couture, qui habillera l’impératrice Eugénie et sa cour.
Et son nom continue de circuler : « Mademoiselle Bertin of Paris » est aujourd’hui une griffe de vêtements chic aux États-Unis et en Italie, et le succès du film de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette, en 2006, doit beaucoup aux costumes de Milena Canonero, fidèlement inspirés de ses robes. Si vous visitez Versailles ou le Trianon, regardez donc les portraits autrement : derrière chaque pouf, chaque gaule de mousseline et chaque nuance « puce », il y a la main d’une petite Picarde partie sans un sou, mais avec de l’or au bout des doigts.