Tartan, épingles à nourrice et crinoline réunis en vitrine, symboles du parcours de Vivienne Westwood

Vivienne Westwood : de Notre-Dame des punks à l’extravagante diva de la couture

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Une styliste inclassable surnommée « Notre-Dame des punks »

La presse britannique n’a jamais su dans quelle case la ranger, et c’est sans doute le plus beau compliment qu’on puisse lui faire. « Notre-Dame des punks », « l’extravagante miss Westwood », « drôle de dame », « diva des excentriques » : les surnoms se sont accumulés au fil des décennies, sans jamais réussir à la résumer.

Celle qui descendait King’s Road en minijupe de cuir enroulée de chaînes et de cadenas, tee-shirts troués, bas de vinyle et talons aiguilles, cheveux blond platine hérissés, peau pâle soulignée de rouge à lèvres sombre, est devenue au fil du temps la reine de la mode à Londres. Une couronne portée avec ironie, entre rock et crinolines.

Ce qui frappe chez elle, c’est la cohérence : près de quarante ans à étonner, provoquer, amuser, avec une rigueur de professionnelle. Derrière l’insolence, il y a une technique, une méthode, des gestes précis. C’est justement ce que nous allons regarder de près, parce que son travail s’apprend et s’observe bien mieux qu’il ne se raconte.

De la reine des excentriques à « Queen Viv » : une ascension singulière

Vivienne Isabel Swire naît le 8 avril 1941 à Glossop, dans le Derbyshire. Père ouvrier dans l’aéronautique, mère employée dans une épicerie, vêtements achetés au grand magasin de Manchester : rien qui prédestine à la mode. Adolescente, elle ne se trouve pas jolie, alors elle soigne son allure : bas de couleur, dentelle, cachemire, kilts, et des jupes qu’elle rallonge volontairement pour en théâtraliser l’effet.

Déjà, l’autodidacte se manifeste : elle se fabrique ses bijoux, à commencer par des boucles d’oreilles en forme d’énormes marguerites, et collectionne les images de mannequins découpées dans les magazines. À dix-sept ans, elle entre à l’école d’art d’Harrow en section orfèvrerie, n’y reste guère, enchaîne cours de secrétariat, poste de comptable adjointe, puis institutrice.

La bascule vient d’une rencontre, en 1967, avec Malcolm McLaren, futur manager des Sex Pistols. Ensemble ils investissent une boutique du 430 King’s Road et fabriquent des vêtements pour « jeunes rebelles ». La structure financière viendra plus tard : un contrat au Japon, puis en 1985 une association avec Carlo d’Amario, qui lui apporte stabilité et statut international, la créatrice conservant 70 % de sa compagnie.

Trois fois consacrée British Designer of the Year, elle est devenue « Queen Viv ». Un parcours sans école de mode, sans héritage, sans plan de carrière : juste une obstination de travailleuse acharnée, incroyablement habile de ses mains.

Le scandale érigé en véritable métier créatif

Chez elle, le scandale n’est pas un accident de parcours, c’est un outil de travail. « La seule possibilité de subversion réside dans les idées impopulaires et j’y travaille », a-t-elle résumé. Sa boutique change de nom comme on change de manifeste : « Let It Rock » en 1971 pour les vêtements années cinquante, « Too Fast to Live, Too Young To Die » en 1972 pour le blouson noir et le look biker, puis « Sex » en 1974, en lettres spectaculaires.

Là, elle reproduit dans le moindre détail les tenues de latex noir des revues spécialisées, avec pointes d’acier et épingles à nourrice, et les fait porter par des gens très ordinaires, employées de bureau et secrétaires. Sur un tee-shirt en latex, elle inscrit : « Soyez raisonnable, demandez l’impossible. » L’enseigne devient ensuite « Seditionaries », avec sur les étiquettes la mention « vêtements pour héros ».

Le point culminant reste le 7 juin 1977 : avec McLaren, elle affrète un bateau privé pour que les Sex Pistols jouent sur la Tamise, en pleine année du Jubilé d’argent. Fin de la promenade au poste de police. En 1994 encore, une partie de la presse britannique s’étrangle et parle d' »atmosphère de bordel » à la sortie de ses collections parisiennes.

La leçon, pour qui veut la retenir : la provocation n’a de valeur que si elle porte une idée. Chez elle, chaque coup d’éclat sert un message, jamais l’inverse.

Une anarchiste anoblie : le paradoxe de Dame Vivienne

En 1992, la reine l’élève au rang de Dame. La même année, elle devient professeur honoraire à l’Académie viennoise des Arts appliqués. Voilà l’ennemie déclarée de l’establishment décorée par l’establishment, et elle ne s’en cache pas : elle s’approprie les emblèmes du système pour mieux les retourner.

La preuve est dans son logo : l’orbe, ce globe surmonté d’une croix qui coiffe le sceptre royal, qu’elle modernise en lui ajoutant un anneau de Saturne. Difficile de faire plus explicite comme détournement, et plus élégant comme pied de nez.

Sa définition de l’anarchie, d’ailleurs, tient en une phrase très concrète : « Je suis une anarchiste au sens où je veux que les gens prennent le contrôle de leur existence et n’écoutent pas ce qu’on leur dit. » Elle distingue aussi soigneusement deux notions que l’on confond souvent : le conservatisme, qui consiste à imiter, et la tradition, qui reste selon elle amie de la spontanéité.

C’est cette nuance qui explique tout son travail : elle pille l’histoire du costume sans jamais la copier, elle salue les codes en les chahutant. Honni soit qui mal y pense.

Provocations politiques : de Thatcher à Julian Assange

Elle a caricaturé Margaret Thatcher, elle a pris publiquement la défense de Julian Assange. Son discours politique, longtemps sous-jacent, est passé au premier plan de son travail, avec une méthode simple : utiliser le vêtement comme support de message. « La mode me sert de caisse de résonance, je mets des slogans sur mes vêtements », explique-t-elle.

Les exemples sont très concrets. En janvier 2012, elle verse un million de livres sterling à l’association Cool Earth pour la sauvegarde de la forêt amazonienne. En mai, elle monte à l’assaut des Chambres du Parlement accompagnée de quelques mannequins. L’été suivant, elle dessine des tee-shirts dont la vente aide les réfugiés climatiques et une fondation de justice environnementale.

Elle a aussi imaginé le sac « Get a Life », fabriqué main à Nairobi à partir de panneaux publicitaires et de tentes de safari recyclés, par des femmes marginalisées. Lors de ses défilés, elle distribue des pétitions pour la libération de prisonniers politiques, ou des gourdes en métal pour limiter les bouteilles en plastique. Ses collections portent des slogans : « + 5 degrés », ou « Achetez moins, choisissez mieux ».

Elle a refusé la fourrure dans ses collections et est devenue végétarienne. Et elle assume l’ambiguïté de sa position avec humour : conseiller d’acheter moins quand on vend des vêtements, elle sait bien que c’est un avis intéressé.

Une virtuosité technique au service de l’iconoclasme

Le secret le mieux gardé de Vivienne Westwood, c’est qu’elle est d’abord une technicienne. Sa méthode de départ est presque scolaire, et vous pouvez la comprendre en trois mots : décortiquer pour reconstruire. « En travaillant sur les vieux vêtements des années cinquante, je les ai remis à plat pour voir comment ils étaient faits. C’est de là qu’est née ma technique », raconte-t-elle.

Après l’épisode punk, elle passe des semaines dans les archives du musée Victoria & Albert, à fouiller les coupes anciennes en long et en large. Le corset en ressort transformé : elle le retravaille pour le prêt-à-porter en 1987, avec la collection « Harris Tweed », et récolte des critiques dithyrambiques.

Son travail sur la silhouette est tout aussi précis. Pour la « Minicrini » de 1985, elle choisit des mannequins à forte poitrine, souligne une taille étroite, attire l’attention sur les hanches grâce à une crinoline courte, et surtout, elle remet les épaules à leur dimension naturelle – une petite révolution dans une décennie d’épaulettes.

Avec la collection « Portrait » en 1990, elle fait fabriquer de riches tweeds, des fausses fourrures léopard, des dentelles inspirées d’un dessin de Boulle, puis reproduit une toile de Boucher sur un corset pigeonnant. La technique au service de la citation, jamais l’inverse.

Le tailleur en caoutchouc et autres révolutions vestimentaires

La liste de ses inventions ressemble à un inventaire à la Prévert, sauf que chacune a réellement existé et a été portée. Elle a proposé aux Anglaises le tailleur en caoutchouc moulant pour femme d’affaires, la chaussette sans pied, la crinoline sans bustier, le short à jarretelles, le panty à feuille de vigne. Elle a lacéré des vêtements bardés de fermetures Éclair, entravé le pantalon masculin, juché des adolescentes en stricte redingote sur des plateformes de 15 centimètres.

Côté chaussures, son modèle le plus célèbre reste les « ghillies » en peau de serpent montées sur des semelles compensées de 22 centimètres, celles qui firent chuter Naomi Campbell sur le podium en 1997. Sa justification est simple et parfaitement praticable : « Lorsqu’une de mes clientes porte des talons, toutes ses courbes entrent en mouvement. » Chaussures et chapeaux, dit-elle, permettent d’entrer dans la peau d’un personnage.

L’esprit punk, lui, tenait dans une poignée de gestes faits maison, à la portée de tous : délaver les tissus dans la baignoire, tirer dessus, les javelliser, coudre des zips et des objets bizarres, imprimer des slogans à la main. Elle usait, déchirait, trouait le tee-shirt, cousait parfois grossièrement deux carrés de tissu, et fabriquait des résilles avec des filets à oranges.

Nota Bene – Quelques mots de son vocabulaire : le pantalon « bondage » est un pantalon dont les lanières entravent les jambes, avec un zip qui en fait le tour. Les « creepers » sont ces chaussures à laçage minimal, deux trous sur le dessus, montées sur une semelle compensée noire ou colorée. Les « ghillies », elles, se reconnaissent à leur laçage croisé montant sur le cou-de-pied.

Un tailleur en latex moulant réinterprète le vestiaire d'affaires façon Vivienne Westwood
Un tailleur en latex moulant réinterprète le vestiaire d’affaires façon Vivienne Westwood

Crinolines, guêpières et frous-frous : réinventer les codes classiques

Une fois le punk digéré, elle se tourne vers un tout autre répertoire : les douces années précédant la Révolution française. Robe en panne de velours à motif lamé or, bustiers inspirés du corset du XVIIIe, crinoline en taffetas tango, longue traîne empruntée à une peinture de Watteau. Sa formule tient en une phrase, presque un mode d’emploi : « Regarder en arrière est le seul moyen de créer le futur. »

La crinoline, c’est elle. Et elle en explique très précisément l’intérêt : « Il n’y a jamais eu de mode inventée qui soit plus sexy. C’est super d’entrer dans une pièce et d’occuper deux mètres carrés d’espace. » Sa mini-crinoline bouge, balance, révèle constamment de petites parties de chair, tantôt raide, tantôt ondoyante selon le tissu choisi. Le tissu fait la différence : voilà un conseil transposable à n’importe quelle jupe ample.

Autour de la crinoline gravite tout son style dit « boudoir de cocottes » : tournures, faux-culs sous les vestes cintrées, guêpières, justaucorps, traînes surdimensionnées, perruques bouclées, ornements constellés de fausses pierreries. Hanches rondes, taille pincée, semelles compensées : la silhouette est construite, assumée, théâtrale.

Nota Bene – La « tournure » ou « faux-cul » est un petit coussinet placé sous la jupe, au bas du dos, pour en accentuer le volume à l’arrière. La « guêpière » est un corset court qui pince la taille et soutient la poitrine. Deux pièces héritées du XIXe siècle qu’elle a remises en circulation, avec beaucoup d’humour.

L’univers du parfum : quand Westwood impose sa vision anti-marketing

Ses parfums s’appellent « Boudoir », « Libertine », « Naughty Alice », « Cheeky Alice » : rien que les noms disent déjà l’intention. Ils naissent à une époque dominée par l’androgynie et le grunge, et là encore, elle prend le contre-pied en imposant une extrême féminité.

Sa consigne de départ, telle que la rapporte une responsable marketing qui a travaillé avec elle, tenait en peu de mots : « Un parfum, c’est la dernière touche de séduction. Il doit aussi exprimer la force, la confiance. » Elle les voulait « falsely innocent », faussement innocents : la douceur en surface, l’espièglerie juste en dessous.

Travailler avec elle était à la fois difficile et enrichissant, dit la même professionnelle, parce qu’elle est très conceptuelle et qu’elle ne croit pas au marketing. Pas d’étude de cible, pas de positionnement calculé : une idée, une intention, un caractère.

Ce qu’on peut en retirer pour soi ? Considérer son parfum non comme un accessoire de plus, mais comme la touche finale d’une silhouette, choisie pour ce qu’elle raconte de vous plutôt que pour ce qu’en dit une campagne.

Une artiste avant tout, loin des logiques commerciales

Christian Lacroix fut l’un des premiers à saluer publiquement sa radicalité, son opiniâtreté, son intransigeance sans concession, et surtout ce fait rare : elle a toujours fait passer son attachement à l’histoire de la mode et ses positions de citoyenne avant l’argent, le marketing et les compromissions du business.

Cela ne l’a pas empêchée de bâtir une maison solide : une vingtaine de boutiques en nom propre, une quarantaine de corners dans les grands magasins, cinq cents points de vente dans le monde, cinq bureaux de presse, quatre-vingt-quinze personnes autour d’elle dont la moyenne d’âge ne dépasse pas vingt-six ans. Son empire s’articule autour de la semi-couture « Gold Label », du prêt-à-porter « Red Label », d’une ligne homme et de la ligne de diffusion « Anglomania ».

Sa position sur la consommation, elle, est limpide et vaut d’être méditée : « Pour la défense de l’environnement, je conseille aux gens d’acheter moins de vêtements. Ne dépensez pas trop d’argent : mieux vaut ne rien acheter plutôt qu’investir dans de la mauvaise qualité. »

Quant à la copie, elle la prend comme un hommage : elle se sentirait presque insultée si ses créations n’étaient pas volées. La palme du plagiat revient à ses mini-crinolines, mais ses tailleurs, ses hauteurs d’ourlet, ses boutons et ses nœuds ont largement essaimé.

L’atelier de Elcho Street : dans les coulisses de la création

Le décor est moins glamour qu’on l’imagine. Elle arrive chaque jour pimpante à son bureau du 9, Elcho Street, à vélo ou en taxi, un béret posé sur ses boucles rousses, toujours maquillée. L’immeuble, un ancien studio de cinéma d’après-guerre, est d’un fonctionnalisme sans charme : seul l’orbe iconique se détache sur les portes en verre dépoli.

Son assistante lui prépare son café, puis elle monte dans son studio. Le travail commence toujours de la même façon : sur un amas d’échantillons de tissus empilés sur le bureau, dans une pièce bourrée de papiers, de patrons, de croquis punaisés au mur. Elle contrôle le moindre détail, parce que, dit-elle, « chaque modèle est fait d’une centaine de petites décisions ».

Sa méthode d’inspiration mérite d’être citée telle quelle : « J’emprunte quelque chose au passé, un passé qui possède une forme de vitalité qui n’a jamais été exploitée – comme la crinoline – et je me concentre beaucoup, comme si je devais composer un morceau de musique ou peindre un tableau. » L’idée est de s’imprégner tellement d’un objet existant qu’à la fin, votre propre personnalité produit quelque chose d’original. Et de toute façon, ajoute-t-elle, la copie exacte est impossible : les méthodes de fabrication modernes s’en chargent.

En coulisses, pendant les défilés, on ne l’a jamais vue en colère : elle finit ses modèles assise calmement, pieds nus. Son vocabulaire, lui, n’a pas bougé depuis des décennies : corsets, blazers cintrés, vestes courtes, jupes ballons. C’est exactement cela, installer un style.

L’héritage d’une créatrice qui a marqué la mode de son empreinte

Trois fois British Designer of the Year, une rétrospective au Victoria & Albert Museum en 2004, des costumes de scène pour le Royal Ballet en 1991, pour L’Opéra de Quat’Sous au Burgtheater de Vienne en 1996, pour un opéra inspiré de Haendel en 2011 : la marginale d’hier est devenue une institution, sans jamais rentrer dans le rang.

Sa vision du métier tient dans une phrase qui parlera à toutes celles qui aiment le vêtement bien coupé : « La vraie mode, celle qui demeure, est une sorte d’échange d’idées entre la France et l’Angleterre. Pour la France, le fini, le détail, l’opulence. Pour l’Angleterre, le tailleur et le charme facile, spontané. »

Que retenir concrètement de son travail pour son propre vestiaire ? Regarder en arrière avant de créer, en s’inspirant d’une pièce ancienne pour en tirer une version d’aujourd’hui. Jouer la silhouette plutôt que l’accumulation : taille marquée, épaules à leur place naturelle, volume assumé quelque part. Choisir le tissu en pensant au mouvement qu’il produira. Et acheter moins, mais mieux.

Elle n’a jamais rêvé de faire consensus, elle rêvait de faire réfléchir. Alors la prochaine fois que vous hésiterez devant une pièce un peu trop audacieuse pour vous, souvenez-vous de sa manière de faire : essayez, détournez, assumez. C’est encore la meilleure façon de lui rendre hommage.

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